Miles Kane @ Studio Rive Gauche
18 mai 2011

S’il y a une chose avec laquelle on ne rigole pas en Angleterre, c’est avec la tradition et ce, quelle que soit la classe sociale. Ouvrier de père en fils dans la banlieue de Manchester ou monarque héritier de la couronne, le petit Anglais a à peu près autant de chance de s’échapper du parcours qui lui est destiné qu’un orphelin mendiant de finir vainqueur de l’édition indienne de « Qui veut gagner des millions ? ». Mais la tradition n’est pas qu’une histoire de famille. Miles Kane en est la preuve vivante. « Growing as a kid, music was always there. My mom had tons of motown CDs. She was massively into the Four Tops. She’s a pretty cool mother, she is a big inspiration for me ». Pourtant, dans son petit pavillon ouvrier de Liverpool, Miles n’a pas rêvé de devenir le sixième membre des Jackson Five. Il a préféré attraper la guitare que sa tante lui a offerte pour son quinzième anniversaire et s’imaginer en héritier de John Lennon, autre enfant du coin. Troisième génération d’une dynastie de rock’n’roll stars à la coupe de cheveux asymétriquement discutable, Miles est aux frères Gallagher ce qu’ils étaient aux Beatles : l’expression d’un sang neuf aux dents longues, une version revue et corrigée du brit rock à un instant T.
À vingt-cinq ans, Miles Kane est déjà un vieux routier du circuit. Le vrai premier projet de Miles, ce sont The Rascals, le groupe qu’il fait naître des cendres encore fumantes de The Little Flames. Eva Petersen, la chanteuse, a pris le large, leur album ne sortira pas, les relations avec le label sont chaotiques : Kane apprend à faire du neuf avec du vieux. The Rascals tournent en première partie des Arctic Monkeys et travaillent sur un premier (devenu unique) album, « Rascalize » sorti en juin 2008. Miles Kane et Alex Turner des Arctic Monkeys étaient destinés à se rencontrer. Lorsque l’un chante « Does Your Husband Know That You’re On The Run ? » (48 signes espaces compris), l’autre répond : « You Probably Couldn’t See The Lights But You Were Looking Straight At Me » (72 signes espaces compris). Parmi les titres les plus tarabiscotés du répertoire anglais, habituellement plutôt expéditif. Ils décident de réfléchir à un projet commun ; ce sera The Last Shadow Puppets. Leur premier album, produit par James Ford – moitié de Simian Mobile Disco et homme de l’ombre du dernier Crocodiles entre autres succès, sort en avril 2008. En parallèle, Alex et Miles s’organisent des double-date avec les deux it-girls du moment Alexa Chung et Agyness Deyn. C’est le carton plein en plus de la sortie remarquée de « The Age of The Understatement » qui compte nombre de prestigieux collaborateurs. Miles est un bon camarade, impossible de lui extraire une petite méchanceté au sujet de Romain Gavras dont le niveau de controverse n’a d’égal que la densité de namedropping qui l’entoure. « Romain, he is me’ mate, you know » justifie Miles dans son plus bel accent de Liverpool. Il faut avouer que les Last Shadow Puppets n’ont pas à se plaindre de leur collaboration avec le clippeur star des stars, ils ont écopé de la seule véritable réussite entière de Gavras pour illustrer leur premier EP « The Age of the Understatement », Kane et Turner s’y payent une promenade de santé anachronique dans une URSS ressuscitée.
Le cheminement vers un album solo se fait naturellement dans l’esprit de Miles Kane. Il est le fruit d’une nécessite personnelle de s’exprimer seul : « You lend so much about yourself, I can see the difference with my previous records new. I hate to fucking say you found yourself, but in a way, it’s true ». À l’écoute, on réalise vite que « Colour of the Trap » est un rite de passage obligatoire pour que le public prenne conscience de l’empreinte de Miles sur ses projets de groupes : les riffs urgents de The Rascals et la dimension dramaturgique de The Last Shadow Puppets prennent soudain un sens nouveau. Sans grande surprise, Miles Kane est un puriste et propose avec « Colour of the Trap » un joli voyage subtilement référencé à travers le paysage rock du XXe siècle. Caméléon jusqu’au bout des cordes, il comprend la nécessite d’adapter son timbre de voix unique à la sensibilité de la composition. Miles annonce la couleur en chantant l’amour comme il crache sa haine sur « Come Closer » à la manière des du rock anglais. Il joue parfois les crooners avec Clémence Poesy sur « Happenstance », rappelle à notre bon (?) souvenir les ballades d’un Billy Corgan pré dérives homophobes (« Colour of the Trap »), frôle le parfois le borderline de Richard Ashcroft (« Take the Night »), explore le roman noir avec le riff frissonnant de « Telepathy ». Miles Kane en solo évoque tant les relents pop de Kasabian que l’héritage du Gang of Four et confirme que l’habit ne fait pas le moine : derrière ses costumes taillés sur mesure et sa quincaillerie de maquereau, l’ex-rascale restera toujours le lad ultime.
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