Yussuf Jerusalem @ Le Trabendo
31 août 2010

Marcy Avenue est une station de la ligne jmz, la première à Brooklyn après le pont de Williamsburg. Bien qu’elle soit relativement fréquentable de jour comme de nuit, elle est aussi suffisamment ghetto pour être intéressante. Ce qui est drôle à Marcy Avenue, c’est qu’elle est au croisement des communautés latinos, blacks et hassidiques. Selon l’heure, on y croise des meutes de jeunes filles surexcitées et au stylisme douteux, d’éternels étudiants judaïques empapillotés, quelques petits mecs qui guettent le client potentiel – il y a toujours quelque chose à vendre. L’autre grand avantage de Marcy Avenue, c’est que c’est une station en plein air donc on peut passer des heures assis sur un banc, au soleil, et regarder les gens passer. J’ai beau avoir un emploi du temps débordant d’activités ces derniers mois, par goût de l’expérience, j’y ai passé une heure et j’y ai fait une découverte surprenante. Il suffit d’écouter Yussuf Jerusalem à un volume suffisant pour couvrir le bruit extérieur et transformer le monde qui nous entoure en une sorte de carnaval super rock’n roll. À un certain point, sur « With you in Mind » la reprise transcendante de Marianne Faithull, je me suis retrouvée entourée d’une horde de wannabe Rabbins à esquisser de petits soupirs d’émerveillement : comme si Richard Hell les avait tous adoubés. Comme quoi, la musique peut vraiment nous faire croire n’importe quoi et c’est un peu son intérêt premier en réalité.
« Crétine, mélancolique, chevaleresque, entre les Cramps et Jeanne d’Arc ».*
Après cette expérience quasi-spirituelle de transports en commun, il m’était absolument indispensable de comprendre, en tout cas en partie, le mystère de Yussuf Jérusalem. Compte tenu de l’aversion pour les bondieuseries que j’ai développée depuis ces années passées chez les cathos-tradis, à quelle moment ai-je peu me prendre de passion pour une telle compilation de symboles religieux sans broncher ? Parmi les références les plus évidentes, il y a Jérusalem, puis le bûcher sur la pochette, la croix celtique sur le disque, les Riders of Allah qui accompagnent Yussuf Jérusalem sur scène, « Jihad » et « Gilles de Rais » les deux dernières pistes du disque. Si la symbolique religieuse n’est que purement esthétique, elle ne fait qu’alimenter d’une certaine façon l’exotisme de Yussuf Jerusalem dans le paysage Français. Sur le fond aussi, le premier album « A heart full of Sorrow » s’illustre comme un ovni, une sorte de Road Trip anachronique en Ford Mustand 1970. Hunter S. Tomspon n’a jamais réussi à écrire son chef d’œuvre sur le rêve américain, Madonna en a foiré l’enregistrement, il semble cohérent que ce soit un Français qui s’y colle et parvienne à mettre en boîte neuf morceaux qui le retranscrive dans son intensité sensorielle et désabusée. Après tous Boris Vian a bien réussi à se faire passer pour Vernon Sullivan.
« Je ne veux pas de tombe, j »aimerais plutôt être enterré dans mon jardin avec mes chats ».*
On ne sait pas grand-chose de Benjamin Daures, la tête pensante de Yussuf Jerusalem alors je le laisse m’écrire une bio à sa façon : « J’ai grandi dans le 93, j’ai muri dans le Midwest, et j’aimerais mourir dans le 18ème. Je ne suis jamais allé à l’école, j’aimerais ne plus jamais travailler. Je regarde Conan le Barbare une fois par semaine. J’aime la bagarre, et Donjons & Dragons ». Il fut un temps où il était guitariste de Jack of Heart, ce qui peut, d’une certaine façon, expliquer beaucoup de chose et qu’il continue à développer les Creteens, son groupe de punk crade. On sait aussi que malgré une apparence de boy next door, il est assez insaisissable, un peu comme un poisson qu’on pêche à la main, que c’est le genre de mec en face de qui l’on ferme les yeux deux minutes et il s’est envolé. Le Harry Houdini de Saint Ouen a enregistré son album en solitaire dans sa cave, « sur du matos pourri, comme on joue à la roulette russe, je prie pour que ça tienne jusqu’au bout » confie-il. C’est cette urgence qu’on ressent sur chaque mesure de « A heart full of Surrow », comme si l’Apocalypse pouvait nous tomber dessus d’une seconde à l’autre, une sorte de dernier inventaire avant liquidation. On sait aussi que Benjamin, lorsqu’il a envie de repousser quelque chose à plus tard, il fait comme moi pour éconduire les démarcheurs téléphoniques, il a rendez-vous au Pôle Emploi.
* Benjamin Daures.
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