Turzi @ le Point Éphémère

5 janvier 2010

« Nous on aimerait bien gagner plein de fric, mais l’important, c’est d’aller au bout de nos fantasmes, de faire un disque qui nous ressemble et qui ne soit pas cloisonné dans un genre musical ». Romain Turzi.

Balivernes.

Nous avons commencé à écouter « B » en juillet dernier, au bord d’une piscine, gentiment éméchées vingt heures sur vingt-quatre. Cela m’a laissé cinq mois pour fantasmer l’histoire de cet album. Dans ma tête, je m’imaginais Romain Turzi dans le rôle de « l’homme qui valait vingt-six albums ». Je me disais que c’était dingue que ce mec ait encore vingt-quatre albums assurés devant lui. Quand j’élabore des scénarios, j’ai tendance à me lancer dans une étrange logique. Après avoir compté vingt-huit mois entre son premier album « A » et « B », sorti en octobre, je lui ai prédit un dernier album « Z » qui sortira en octobre 2065*. Si on part du principe qu’il complète une tournée de six mois avant son retrait du circuit, Romain pourra siroter tranquille des cocktails à l’Absinthe dans un patio de Monterrey, Mexique l’année de ses 86 ans. En résumé, tout cela me fascine parce que de mon côté, avouons-le, je ne sais même pas ce que je vais faire dans quatre jours. Une fois, ces calculs alphabétiques complétés, c’est la géographie du tracklisting que j’attaque. Je suis un esprit simple. Et en ces temps de débat à deux balles, euh de débat national, et bien je m’attendais bêtement à un petit peu plus de préférence nationale histoire de montrer la voie. Et pourtant, pas une seule ville française ne joue les vedettes sur « B ». Sincèrement, qui n’aurait pas envie de mixer guitares et synthés en l’honneur de Bagnols-les-Bains ? De Baons-le-Comte ? De Badefois-sur-Dordogne ? Parmi les trois mille trois cent cinq communes françaises débutant par « B », pas une seule aurait un semblant d’historique musical ? Une vague activité de luthier ? Il y a bien Bordeaux, la ville de naissance de Christian Morin, l’ambassadeur de la Clarinette en France mais tout de même. Oui. Enfin non. Je comprends.

* 28 mois x 34 LPs / 12 mois = 56 ans.
(D’après mes calculs, il devrait avoir 29 ou 30 ans parce que je crois me souvenir qu’une personne de mon entourage qui aura 30 ans début mars squattait les mêmes amphis, il y a quelques années). TBC mais CQFD.

Black « B ».

Puisque visiblement mon imagination a une fois de plus dépasséla réalité, la seule façon de mettre les choses au clair, les points sur les i et les torchons avec les serviettes, nous nous faisons inviter dans l’antre de l’intéressé, à mi-chemin entre le cabinet des curiosités et le Musée du Folklore Musical. « Ici, c’est dense, il y a plein d’instruments qui n’ont rien à faire les uns à côté des autres » se justifie-t-il. Et c’est un peu cela en définitive l’univers de Turzi : transgresser les genres, piocher des références auxquelles on ne s’attend pas, surprendre et se surprendre. En réalité, Turzi table sur une trilogie alphabétique : « A » en 2006, « B » en 2009 et dans un futur proche « C ». Il faut dire que le chiffre 3, c’est un peu une base dans la vie. Il y a la Sainte Trinité, les triptyques de Francis Bacon, le pouvoir des trois de Charmed, les trilogies de Wong Kar Wai… Ce second volet s’axe donc sur la géographie et ses conditions d’enregistrement appellent déjà au voyage. On imagine un sacré déménagement, limite une armée de sacs Barbes sur un ferry direction la Corse. Alors que « A » sortait tout chaud de studio, avec peu d’edit, peu d’additionnal prod, Turzi pour « B » a pris le parti de faire sonner les morceaux différemment. C’est un peu comme s’ils s’étaient découvert une nouvelle voie en tournant avec des groupes stoners aux Etats-Unis. En partageant leur scène, même si la musique de brutes ne faisait pas partie de leur univers, leurs influences, naturellement se sont mises à tendre plus vers Black Sabbath, Led Zeppelin et Deep Purple que du côté de Chantal Goya. Résultat, une fois rentré à Paris, le groupe digère son travail, repense les enregistrements, prend du recul, remet en question. Et quelques semaines plus tard, hop, on empile toutes ses affaires dans un chariot et on quitte à nouveau les côtes métropolitaines direction l’Angleterre, en quête du savoir-faire local. « L’idée était de tout faire sonner à burne de telle sorte qu’à bas volume, on ait l’impression que le son est à fond ». « B » a donc pris goût au voyage, il semblerait que le tracklisting suive. Turzi voulait éviter les très téléphonés Brooklyn ou Berlin. En plus, lorsqu’on relie les villes sur un planisphère cela forme un B. Pourtant, il ne faut y voir aucun aléatoire. Chaque lieu est justifié et c’est ce que Romain nous a expliqué avec beaucoup d’application.

B pour les nuls.

Beijing :
« Je pense à la surpopulation chinoise, à ce nouveau centre du capitalisme moderne et l’éclectisme architectural : à la fois des buildings naissants, symboles de la vérité absolue et au milieu, des petites bicoques traditionelles chinoises. Beijing c’est la grosse machine. Les guitares lourdes renvoient au capitalisme écrasant. Elles sont accompagnées d’une espèce de thème sensible fait avec des instruments classiques comme le clavecin histoire de susciter une émotion qui, à priori, n’a rien à voir avec le reste. C’est ce paradoxe qui m’intéresse. La structure est hyper-simple : un couplet, un riff, un couplet, une attente. Beijing est le morceau de la dernière minute. L’influence initiale est clairement Black Sabbath sauf que ça ne nous correspond pas vraiment. C’est pour cela qu’on a ajouté le thème classique, un peu comme une musique d’Enio Morricone pour se l’approprier. C’est la suite logique de « A » d’où sa première place ».

Buenos Aires :
« C’est un morceau très écrit, un peu comme « Axis of Good » dans « A ». La structure reste simple et pourtant il y a comme douze accords dans le morceau ce qui est anti-linéaire à mort. Pour moi, il est très romantique. C’est surtout Mathieu qui m’a soutenu dans cette voie et lui étant natif de Buenos Aires, ça collait. L’Argentine, je n’y ai jamais mis les pieds, mais ça a l’air cool. Le beefsteak argentin, c’est la meilleure viande du monde. Et nous, on aime bien la bouffe alors ça nous plairait de nous gaver de plats argentins. En me renseignant un peu, je me suis rendu compte que c’est une ville un peu comme Paris qui allie classicisme et sur pollution. Je pense plus au classicisme romantique en pensant à cette chanson qu’à pollution dégueulasse. Elle a un côté un peu Jarre. Donc les gens aiment l’y associer. Si tu dépasses le côté pompier / ménagère, il y a des choses très bien chez Jean-Michel Jarre. Mais finalement, en y pensant, il a une rythmique très allemande genre Can – « Tago Mago », ce morceau. C’est le seul Krautrock de l’album ».

Bombay : « C’est le tout premier morceau qu’on a enregistré. On est arrivé, on a installé le matériel et on avait vraiment envie de jouer. On avait envie de commencer par quelque chose de très différent, rapide, violent. La mélodie est sur une gamme indienne ce qui est très éloigné des gammes chromatiques. Si tu la joues avec des instruments traditionnels comme la guitare électrique, ça doit créer instantanément une émotion. On l’appelait Black Bombay au début parce qu’on était dans ce délire métal – routier ».

Bethlehem : « Pour la première fois, on a fait un morceau acoustique. Il faisait beau, on avait des petits sitars, des bouzoukis, des tablas…On l’a répété dehors. Sur scène, on la joue électrique, à mi-chemin entre le mantra des Stooges et les Doors.  À nouveau, c’est le chaos total, il ne s’y passe pas grand chose mais c’est une logique plutôt méditative. Et pourtant je suis anti-mecs qui jouent de la Folk sur la plage. Et pourtant, ça s’inscrivait dans le cadre dans lequel on était et arrivé à Paris, on a essayé de prendre le master de la piste et de créer du relief et de le ré-électrifier. L’acoustique renvoyait à quelque chose de pur, donc Bethléem, la naissance du Christ. Pour nous, c‘est aussi une naissance puisque c’est le premier morceau acoustique qu’on ait fait en groupe. Mais on ne va pas s’emmerder en concert à ramener un tapis, jouer pieds nus et faire brûler de l’encens parce que ce n’est pas notre truc. On aime bien le chimique, l’électricité et l’électronique. Pour mettre des paroles, on n’allait pas non plus mettre « Je vous salue Marie » qui aurait été trop facile après « A notre Père » donc on s’est contenté d’un texte tiré de la Bible.

Baltimore : « Quand on a fait ce morceau, on était un peu influencé par un morceau de Jesus & Marie Chain, avec des grosses boîtes à rythmes et des guitares qui bastonnent. I wanna die just like Jesus Christ. Il était hors de question de l’appeler Brighton,  Bristol ou Birmingham c’était trop évident. Baltimore, c’était le foyer des premières révoltes blacks avant l’assassinat de Martin Luther King. La ville prend feu, les flics se font taper, c’est le chaos. C’est l’équivalent des émeutes de Los Angeles. Le texte est inspiré aussi de « Down and Out in London » de Orwell et du « Black Dahlia » de Ellroy. Ce qui est cool c’est que Bobby Gillespie avec un B a participé au morceau. L’exercice était intéressant puisqu’on a fait appel à un frontman et qu’habituellement, la voix est très en retrait pour ne pas faire de l’ombre au reste du groupe. On a enregistré avec lui en Angleterre. Il a la réputation de faire peur aux journalistes mais il a été formidable avec moi. Il m’a invité chez lui, présenté sa famille. Il n’a jamais fait de compromis entre sa carrière et sa vie privée et je crois que c’est une vraie leçon de vie. Etre rock, ça va si t’es rock au moment où on te demande de l’être. Si en dehors de scène tu continues, ta musique ne suit plus ».

Brasilia : «  Quand je pense à Brasilia, je pense à celui de « l’Homme de Rio » avec Belmondo. En plein milieu du désert, il y a cette cité futuriste et complètement utopiste. C’est ce côté architectural qu’on retrouve dans le morceau : ce est un arpégiateur qui tourne en random au milieu de quatre synthétiseurs qui jouent plus ou moins la même chose avec un tout petit décalage. Et ça reprend le principe de composition des minimalistes comme Steve Reich ou Philip Glass où il y a une mélodie simple jouée par quatre personnes avec un léger différé. À la fin, il n’y a plus de mélodie originale, mais une nouvelle mélodie. C’est ce qui me renvoie à cet aspect très architectural donc à Brasilia ».

Baden Baden : « Il y a plusieurs interprétations. On avait un morceau qui s’appelle « Aigle » dans « A » et qui est bâti sur le même principe : un accord qui évolue, évolue, évolue et d’un coup, un changement d’accord et hop, on y revient vite à ce premier accord confortable. Et ça arrive exactement comme dans « Aigle » à quatre reprises. Pour « Baden Baden », le postulat, c’est plus Space Disco, avec un rythme lent et toujours cet aspect monotone avec une séquence qui tourne, le master-clock, et nous, on joue tous les quatre autour. Il n’y aura pas de fluctuations puisque c’est la machine qui décide du rythme. « Aigle » était le morceau Krautrock de « A », celui que nous aimions le plus jouer sur scène et donc on a voulu refaire quelque chose dans cet esprit. On n’allait pas faire Berlin ou Bonn, on s’est dit Baden Baden  parce que Baden Baden Baden Baden Baden… C’est surtout le double nom qui est drôle, comme s’il y avait un écho ».

Bangkok : «  C’est un morceau violent, rapide, j’allais dire sale mais non. En lisant sur les blogs ce que les gens en pensent, souvent ils le comparent à de l’Indus, Killing Joke ou Marylin Manson qui ne font pas du tout partie de notre horizon. C’est un morceau sur-traité parce que chaque partie de guitare est jouée sur une seule corde. Bangkok, ce que ça m’inspire surtout c’est l’horreur du tourisme sexuel, de mecs qui y vont pour profiter, exploiter ce cadre. C’est cette violence qui est retranscrite dans le morceau. Au moment où il ne se passe plus rien, on imite le bruit de l’hélicoptère avec les guitares, c’est l’enfer, le vice, la roulette russe ».

Bogota : « Au départ, c’est un morceau qu’on appelait « Digital Agony ». Il est 100% analogique et j’aimais bien me dire que c’était l’ordinateur qui était complètement écrasé par des machines avec des âmes. Quand on lui a mis un titre en B, il y avait cette histoire de Betancourt. C’est un morceau d’électronique contemplative et pour moi, il y a un côté cocaïne dedans. Si on joue un jour « Bogota » à Bogota, on peut faire durer le morceau une demi-heure ».

Bamako : « À la base, c’était simplement un mantra de synthétiseurs. On a fait des séquences qui tournent, il faisait nuit, on était sous MD et l’idée c’était de faire du rien autour de cette séquence comme un long mantra. On s’est écouté jouer pendant quinze minutes puis on a enregistré mais il n’y avait pas tellement de relief. L’idée, c’était de mettre un texte dessus. Initialement, on avait pensé Ari Boulogne (qui est une ville française débutant par B), le fils de Nico. Mais finalement, on a proposé à Arieski qui vit avec Brigitte Fontaine. Elle l’a entendu et a proposé d’elle-même de participer. Elle a écrit deux textes et j’en ai choisi un qui nous correspondait parfaitement. Bali nous plaisait, c’est un peu la dernière destination avant de claquer, comme Goa. Sauf que Bali, c’est plutôt une île qu’une ville. Avec Brigitte, on a choisi de l’appeler Bamako. Le jour où elle est venue l’enregistrer, c’était l’élection de Barak Obama. On a bu du champagne à 10h du matin. En plus ça fait Bamako-bama ».

L’un des meilleurs articles sur Turzi est paru dans Trax en octobre et ce n’est pas parce que je prêche pour ma paroisse. Pour lui rendre hommage, je vous confie que moi aussi j’ai fini par atteindre le minable petit couteau que le fameux éditeur m’avait planté entre les omoplates. Et vendredi 8 janvier, alors que le codétenu Didier Morville passera définitivement (jusqu’à nouvel ordre) le 42, rue de la Santé, je ferai mes adieux au Passage du Cheval Blanc. Définitivement.

Plus à propos de : ,

ShareThis

1 Star2 Stars3 Stars4 Stars5 Stars (No Ratings Yet)
Loading ... Loading ...

Pas de commentaire. Laissez le votre !

Laisser un commentaire