Kasabian @ Studio 104 – Canal Plus
26 mai 2009

En 1995, Oasis ne voulait pas dire uniquement « des fruits, de l’eau de source, du fun ». Oasis a été ma porte d’accès au rock, je leur en suis redevable, merci, au revoir. C’était une belle époque pour l’Angleterre, une époque où la presse musicale créait de toutes pièces des antagonismes pour vendre du papier, une époque où « live forever » voulait dire quelque chose. Oasis était mon adolescence. Mais comme chaque étape de cet apprentissage, c’est bien de ne pas regarder dans le rétroviseur par la suite. C’est pour cela qu’à mes yeux, écouter Oasis en 2009, c’est un peu comme manger de la purée-saucisse à tous les repas: un acte régressif.
C’est la raison pour laquelle avant de rencontrer Sergio Pizzorno, je m’étais rapidement désintéressée de Kasabian. Oh oui, il y a eu ce défile de Marc by Marc Jacobs en 2004 où la bande son m’obsédait totalement. Je ne connaissais pas Kasabian à cette époque alors j’ai regarde le défilé en boucle avec ma colocataire japonaise (oui j’ai le DVD à la maison) comme le ferait un supporter avec un match de finale de coupe de l’UEFA. On a tapé les paroles dans un champ de recherche Google « All these pills got to operate / The colour quits and all invade us » et le résultat est tombé : « Club Foot » Kasabian. Puis j’ai écouté leur live à la Brixton Academy, trop offensif à mon goût. Je me suis documenté et cette façon qu’avait la presse de les décrire comme les enfants tardifs de la Brit Pop (un veritable « don’t » à mes yeux quand on a passé vingt ans exception faite à Pulp parce que les vidéos sont vraiment incroyables) et bien tout cela m’a fait peur.
Et puis j’ai reçu « West Ryder Pauper Lunatic Asylum », leur troisième album au titre énigmatique et à la pochette léchée. J’ai toujours eu envie d’aimer les groupes qui utilisaient une typographie soviétique. Au contact de Sergio, toutes mes réserves concernant Kasabian se sont effondrées. L’idée préconçue des goujats mal éduqués et abêtis par le lager s’est envolée. En premier lieu, Sergio est pédagogue. Parce que j’ai découvert Kasabian grâce à Marc Jacobs, il m’explique le groupe avec mes mots. Kasabian est un mix de Burberry – traditionnel – et d’Alexander McQueen – visionnaire et audacieux. C’est cette ambivalence qu’on retrouve aussi dans ce nouvel album. « Underdog » est le tube en puissance, efficace, qui sent bon l’Angleterre industrielle et bagarreuse à l’instar du « Club Foot » de leurs débuts. « Where did all the love go », malgré la candeur des paroles à laquelle je n’adhère pas balance un rythme imparable et surtout comporte une reprise au second tiers. Et les reprises, j’aime vraiment beaucoup. Un mec comme Phil Spector aurait sûrement élaboré un terme prétentieux et inutile pour parler de chœurs qui se chevauchent sur « Fire » mais je crois qu’il n’est pas trop disponible pour en parler en ce moment. Moi, j’ai envie d’appeler cela un canon et j’en ai encore les yeux pleins d’admiration. Oh, je sais c’est une finition de mixage mais ça me fait rêver. J’étais vraiment très mauvaise quand j’étais petite en canon. Cela doit venir de mes lacunes en matière de synchronisation. Bon, et puis il y a des morceaux qui me plaisent moins parce qu’ils me rappellent des souvenirs douloureux desquels Richard Ashcroft est le protagoniste.
C’et avec ce genre de rencontre qu’on réalise qu’on entre dans une nouvelle dimension : celle des professionnels de l’interview. Sergio comprend instinctivement mes questions, y répond avec précision et n’hésite pas à développer. C’est ce qui s’appelle prendre le pouvoir intelligemment. Jusqu’à présent, lorsque des groupes avaient tenté de prendre le pouvoir, c’était de façon très arrogante et ça s’était terminé en insultes. Au contraire, en peu de mots, Sergio nous ouvre de façon très concrète son univers. Il débute avec son enfance à Leicester, une ville assez terne en termes d’éveil culturel. Ses parents ouvriers lui inculquent tôt la valeur du travail et grâce à cette éducation, il porte un regard très sain sur sa situation actuelle : il ne se laisse pas encombrer par les aspects négatifs de sa célébrité et réalise la chance que le groupe a d’avoir autant de succès. Leicester est l’une des seules villes anglaises qui n’a pas de « scene » comme à Londres, à Manchester ou à Sheffield. Et Sergio estime que cela lui a vraiment permis de développer son propre univers sans calquer son apprentissage sur un modèle préexistant. Il n’y a aucun code vestimentaire à suivre a Leicester, aucune tribu à laquelle adhérer. Toute est à inventer et ce qu’ont fait les cinq larrons de Kasabian. Leur objectif, déjà tout jeune était simple : grandir ensemble, sortir avec les mêmes filles, jouer au foot ensemble, chercher une façon de passer leur vie ensemble sans avoir à chercher un « vrai » boulot. Pari réussi.
Même si, quinze ans après l’age d’or de la Brit Pop, la presse musicale n’a plus le pouvoir de créer des légendes urbaines à propos des musiciens, elle a tout de même eu celui de me détourner d’un groupe parce que la conception qu’elle a induite ne me plaisait pas de façon parfaitement arbitraire. Un concert en acoustique dans une chambre d’hôtel plus tard, je n’ai qu’une certitude : Kasabian, en fait, c’est vachement bien.




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