Jeremy Jay @ Point Ephémère

17 mai 2009

En 1997, débarque dans la sphère littéraire américaine un nouveau venu, hyper jeune qui balance dans une autobiographie controversée, l’histoire de ses premières années. Élevé par une mère abusive, fille d’évangélistes qui l’ont dégagée à l’annonce de sa grossesse, Jeremy T. Leroy se prostitue sur une aire pour routiers avec le fantasme de devenir Sarah, sa génitrice indigne. Toxicomane, tapin, séropositif, potentiellement bipolaire et indubitablement instable, le vrai problème de Jeremy, c’est qu’il n’existe pas. Jeremy est né de l’imaginaire de Laura Albert, Speedie, Emily Frasier, une seule et même personne, potentiellement bipolaire et indubitablement instable.

Parce que Jeremy était devenu la coqueluche en premier lieu de l’underground littéraire gay puis de célébrités plus grand public – Asia Argento adapte son second livre à l’écran, Gus Van Sant l’invite à collaborer sur Elephant, Shirley Manson lui dédicace un morceau, Winona Ryder l’emmène faire du shopping à sa façon et Courtney Love « l’a-do-re » – forcément quand le canular est révélé, c’est le branle-bas de combat médiatique. À force de confusion des genres – Jeremy est une fille emprisonnée dans un corps de garçon qui se travestit en fille, de pistes brouillées – aucun journaliste n’a réussi avoir un tête-à-tête en huit clos avec le personnage, et de rumeurs, un collaborateur du New York Magazine a fini par flairer le plan foireux et la suite, on la connaît tous : lynchage sur la place publique, procès, humiliation. JT Leroy fut encensé pour ses qualités littéraires, mais Laura Albert a fini au pilori.

Jeremy Jay ne connaît pas JT et pour cause, même s’ils ont tous les deux grandi en Californie, leurs parcours ne pourraient pas être plus éloignés. Jeremy a une enfance heureuse, entouré d’une famille aimante et équilibrée. RAS. Il n’est pas un freak du bac à sable, a des petites amies, est invité aux goûters d’anniversaire de ses camarades de classe. Il dort dans des draps qui sentent bon la lavande de Provence, aime ses parents, fait de la musique. Il y a quelques années, il voyage en Europe avec son père et sa sœur ce qui nous amène à l’instant présent. Jeremy aime Paris. Il y passe beaucoup de temps, entre ses concerts européens, à zoner entre le Palais de Tokyo et le Point Éphémère.

Jeremy a une silhouette étrange, un peu comme celle d’un garçon qui aurait grandi beaucoup trop vite et n’appréhende pas encore cette nouvelle relation qu’il entretient avec l’espace. Cette apparence enfantine tranche quelque peu avec la nervosité qu’il montre systématiquement dans les cinq premières minutes de toute interaction avec autrui. Cela tombe plutôt bien, nous sommes extrêmement nerveuses aussi. Heureusement Jeremy a une tactique de choc pour briser la glace : faire preuve d’une étourderie d’un charme désarmant. Lorsqu’il nous rejoint avec approximativement 1h40 de retard, j’ai fait pas moins de cinq trajets aux toilettes, mais je suis parfaitement détendue. Ce qu’on apprend assez rapidement sur Jeremy c’est qu’il a une autre technique imparable pour se faire apprécier : se dévaluer pour surprendre agréablement son interlocuteur. Il nous avoue à plusieurs reprises être extrêmement ennuyeux. Traduction : vous vous attendez à vous faire chier avec moi mais regardez comme vous vous amusez. Jeremy entre chaque morceau demande des raccords : éclairages, retours. Traduction : rien n’a l’air d’aller alors que le public, visiblement s’enthousiasme.

Jeremy d’une certaine façon n’est peut-être pas si éloigné de JT même s’il n’est pas Laura Albert, s’il n’est pas Speedie, s’il n’est pas Emily Frasier. Comme JT, il est jeune et talentueux dans son domaine. Il est nerveux et timide mais séducteur. Il boit des Shirley Temple et aime bien sautiller sur scène, sur le dancefloor du Motel, sur ses photos de presse. Contrairement à JT, Jeremy n’est pas un être figé. La différence vraiment, c’est que Jeremy Jay est réel.

Plus à propos de : ,

ShareThis

1 Star2 Stars3 Stars4 Stars5 Stars (No Ratings Yet)
Loading ... Loading ...

Pas de commentaire. Laissez le votre !

Laisser un commentaire